Mission Mousse

25 décembre 2012

Département de recherche fondamentale sur la mousse animé par Emilie Hermant et Alice Rivières

« Après mille années où l’on bat la profondeur en écume, s’approche l’instant du succès. »The Mahabharata, translated by Pratap Chandra Roy, New Delhi, 1979, vol. 1, section 18, pp. 59-60, cité par Sloterdijk dans Ecumes, p. 39.

L’objectif de ce département est de s’intéresser aux différentes stratégies d’existence de la mousse.

Il s’agira ici essentiellement de deux grands chantiers :

  1. Se documenter « tout azimut » sur ce que Sloterdijk appelle l’aphrologie ou science de la mousse ;
  2. Poursuivre un travail de longue haleine intitulé Tahitidouche, programme de recherche-fiction visant la fabrique de ce qui pourrait un jour guérir la maladie de Huntington.

Dans les deux cas, apprendre de la mousse, qu’elle soit végétale ou chimique, c’est apprendre à exister et à grandir en dépit d’une grande fragilité de départ, voire même d’une improbabilité de vie.

I. Dans les pas de Peter Sloterdijk : aphrologie générale – ou science de la mousse

Sloterdijk

Les notes qui suivent sont tirées/inspirées de la lecture du livre de Peter Sloterdijk, Ecumes, Sphères III, Maren Sell Éditeurs, Paris, 2005. Dans son chapitre « Être né de l’écume », Sloterdijk rassemble la plupart de ce que nous avons besoin de connaître sur la mousse. Mieux : il créé un nouveau domaine de connaissance, que nous ne pouvons qu’inscrire à notre programme de Ddd /section Tahitidouche, notre département de recherche fondamentale sur la mousse : l’aphrologie. « La nouvelle constellation est donc la suivante : le sérieux et le fragile, ou encore (pour installer le tournant des rapports de sérieux sur la pointe où il devra désormais se tenir) l’écume et la fécondité. L’aphrologie – du grec aphros, l’écume – est la théorie des systèmes affectés d’une co-fragilité. Si l’on parvenait à démontrer que ce qui relève de l’écume peut en même temps être ce qui porte l’avenir, qu’il est, dans certaines conditions, fertile et capable de procréer, on couperait l’herbe sous le pied du préjugé substantialiste. » (Sloterdijk, p. 34, nous souligons). Sloterdijk retrace « la fiction féconde » de l’écume, ou l’histoire de sa présence dans les récits de fondation du monde. Notamment dans les mythologies, que ce soit Aphrodite dont le nom signifie « née de l’écume », (cette écume étant générée par le sang de la castration d’Ouranos par son fils Chronos, auquel se mélange l’eau de mer, soumis à la force du vent et des marées). Mais d’abord, il y a le geste du poète, le geste littéraire. Force contenue par la métaphore elle-même qui devient autonome, par la puissance de son « potentiel génératif », autant que par le travail du poète. Hésiode, avec sa description de la naissance d’Aphrodite, parvient à « donner le jour à l’image mentale inouïe d’une écume dotée non seulement d’une énergie formelle, mais aussi de la faculté de faire naître et d’un potentiel génératif dans la production du beau, de l’attirant, du parachevé. » (Sloterdijk, p. 35). Cependant que, du fait de son origine (sang de la castration, meurtre d’Ouranos), cette écume « témoigne d’une anomalie riche de conséquences dans la succession des procréations des dieux. » (p. 35).

Rapporté à notre affaire, Sloterdijk éclaire les ténèbres qui recouvrent souvent les origines de la maladie de Huntington (d’où cela vient-il ? jusqu’où remonter ? par qui cela a t-il commencé ?), en nous racontant que l’écume elle-même peut trouver son origine au sein d’une anomalie. Huntington partagerait également ceci avec la mousse : l’anomalie comme condition de naissance et d’existence d’une présence qui n’existait pas jusqu’à lors. Pour Huntington, les généticiens parlent également de mutation.

Sloterdijk via Hésiode, nous montre surtout que l’écume peut mettre au monde et faire croître une personne, une héroïne (héros signifie « demi-dieu » et même si Hésiode l’appelle « une fille », il ne fait pas de doute qu’Aphrodite a une nature hybride et qu’elle est en partie déesse ; elle porte un devenir de déesse en tous cas) :

« Dès qu’il [Chronos] les eut tranchées, avec l’adamas, les couilles [d’Ouranos], il les jeta, du haut de la terre ferme dans la mer aux fortes vagues. La mer les transporta pendant longtemps, et une écume blanche sortit de cette chair qui ne meurt pas. Une fille en naquit. » Hésiode, Théogonie, Folio classique, 2001, pp. 44-45, cité dans Sloterdijk, p. 37.

L’anomalie, une filiation issue du néant ou presque. Aphrodite tire son nom de sa matrice et son presque rien pèse très lourd : une castration, un meurtre, le sperme des titans, le sang des couilles d’Ouranos, le patriarche – « cette chair qui ne meurt pas ». Et en même temps (attention, ici la préposition « et » pèse très lourd), le presque rien recouvre le travail de la mer lui-même, son mouvement incessant de ressac et de battue.

Sloterdijk nous offre ensuite une autre mythologie, absolument extraordinaire : le geste, raconté dans le Râmâyana et le Mahabharata, de « faire écumer l’océan par barattage pour en tirer le nectar de l’immortalité. » (p. 38). Les dieux étant en effet « inquiets d’une immortalité qui ne leur est pas encore garantie, obtiennent d’un sage conseiller (…) l’information selon laquelle ils peuvent brasser l’océan laiteux du monde jusqu’à ce qu’ils en tirent amrita, l’élixir de l’immortalité. Les Célestes suivent ce conseil en utilisant la montagne du monde, Meru, et le serpent aux milles têtes, Shesha, alias Vasuki, comme une cuiller à remuer, ou plus exactement comme un bâton et un cordon à mouliner. Après mille années où l’on bat la profondeur en écume, s’approche l’instant du succès. » (Sloterdijk , p. 39)

Toute la puissance de cette histoire est contenue dans les détails, exactement comme dans une recette de cuisine dont le succès dépend des ingrédients autant que des instruments, des gestes et du temps de travail – pas moins de mille ans ! Ici, il en va de la fabrique d’un élixir, ce qui intéresse au plus haut point le département Tahitidouche dont la recherche porte sur l’invention d’une thérapeutique :

« Rétablis dans leur force, les dieux continuèrent donc à brasser. Peu de temps après, la douce lune aux mille rayons émergea de la mer. Là-dessus, Lakshmi (la déesse du bonheur), toute vêtue de blanc, jaillit de l’élément, suivie par Soma (la boisson stupéfiante des dieux), puis par Cheval Blanc et finalement par le joyau céleste Kaustaba, qui orne la poitrine du dieu Narayana (Vishnu)… Ensuite, c’est le divin Dhanwantari (le médecin divin des dieux) qui en sortit lui-même, portant à la main le récipient blanc contenant le nectar… Plus tard encore apparut Airavata, le Grand Éléphant au corps puissant, armé d’une double paire de défenses blanches. Mais comme le brassage se poursuivait apparut finalement le poison Kalakuta… », The Mahabharata, translated by Pratap Chandra Roy, New Delhi, 1979, vol. 1, section 18, pp. 59-60, cité dans Sloterdijk, p. 39). Les dieux indiens ne font pas que fabriquer, pendant mille ans, leur médicament. Dans le même geste, ils fabriquent aussi le médecin qui porte le médicament. Et (encore un « et » qui pèse très lourd) en même temps ils inventent un complexe dispositif ad-hoc : comme avec Hésiode et Aphrodite, il y a tout un protocole d’apparition de l’être, où l’apparition est consécutive d’un long travail des éléments. Sans oublier, pharmakon oblige, la présence du poison, concomitante de l’élixir.

Avec la mousse, il est donc question d’alchimie, parce qu’il est autant question de substances que d’une action particulière pour faire apparaître la matière recherchée, ici le barattage. Aphrogène désigne donc autant ce qui est issu de l’écume (Aphrodite) que ce qui génère de l’écume (p. 40). Ceci étant posé, le propos de Sloterdijk dans son livre peut être résumé ainsi : « l’écume (…) constitue la matrice des faits humains. We are such stuff the foams are made on. » (p. 41).

Sloterdijk passe ensuite à l’analyse physiologique de l’écume. Au XIXème siècle le physicien belge Joseph Antoine Ferdinand Plateau « formula quelques unes des principales lois de la géométrie des écumes, lois qui sont encore reconnues aujourd’hui et qui apportaient un ordre minimum dans le chaos apparent des agglomérations écumeuses de bulles. Avec leur aide, on pouvait décrire avec exactitude les écumes comme des sculptures de tension composées de peaux en films. » (Sloterdijk, p. 43). Au XXème siècle on découvre que les écumes (comme l’avait bien vu la mythologie) « [sont] des processus et qu’à l’intérieur du chaos des pluricellulaires se déroulent sans cesse des inversions de strates, de bonds et des reformatages. » (Sloterdijk, p. 43, nous soulignons). L’écume procède d’un mouvement d’expansion et de filiation qui lui est totalement spécifique : « On reconnaît une ancienne écume au fait que ses bulles sont plus grandes que dans les jeunes écumes – parce que de jeunes bulles qui éclatent meurent en quelque sorte à l’intérieur de leurs voisines et leur laissent en héritage leur volume d’air. » (Sloterdijk, p. 43).

De l’observation des principes de solidarité, de survie, de géométrie de voisinage propres aux écumes, Sloterdijk tire que « La dynamique processuelle de l’écume fournit ainsi le schéma de toutes les histoires qui traitent des espaces d’inclusion à croissance immanente. Dans ces géométries tragiques, on a atteint entre les espaces co-isolés restants une telle mesure de tension interne ou de tenségrité que leur risque existentiel peut être exprimé par une formule de co-fragilité. Ensemble, les grandes cellules d’une écume arrivée à maturité connaissent une croissance de leur durée d’existence ; ensemble, elles se dissolvent dans l’implosion finale. Notons que dans les écumes, il n’existe plus de cellule centrale, et que l’idée d’une capitale serait en soi aberrante. » (Sloterdijk, p. 44).

À la suite de l’Aphrologie et de l’Aphrogénèse, Sloterdijk créée à partir de l’observation de ces différentes lois physiologiques la Sphéréologie, pour laquelle les « sociétés » constituent des écumes (p. 50).

La tendresse, la fragilité comme tension d’exister. Parmi les plus beaux passages du livre, à mettre dans une amulette, à même la peau, tout contre son cœur, avant de s’élancer dans l’aventure de la pensée, de la recherche et de l’enquête :

« Les choses tendres deviennent des objets sur le tard : c’est ce qu’elles ont en commun avec de nombreuses évidences apparentes qui ne mûrissent pour devenir flagrantes que lorsqu’elles sont perdues – et en règle générale, elles sont perdues dès l’instant où on les intègre à des comparaisons qui leur font perdre leur naïveté de chose donnée. L’air que nous respirons sans réfléchir ; les situations saturées d’ambiances dans lesquelles nous existons d’une manière inconsciemment contenue et contenante ; les atmosphères imperceptibles à force d’être manifestes, dans laquelle nous “avons la vie, le mouvement et l’être” [Actes des Apôtres, 17/28 (Bible de Jérusalem)]. (…) Acceptés jusqu’ici comme des prestations préalables muettes de l’Être, ils ont dû devenir des objets du souci avant de devenir des objets de la théorie (…). » (Sloterdijk, p. 57)

 

II. Tahitidouche

« J’ai cru que l’acceptation de mon sort devait prendre la forme d’un livre », Joë Bousquet, lettre à Jean Paulhan, 1938.

Tahitidouchemalade

« Où suis-je ? Telle la femme évanouie qui reprend laborieusement ses esprits, je cligne des yeux en regardant à l’entour et je ne reconnais rien.

Heureusement, je tiens un journal alors quand j’en suis là, je peux me feuilleter. Tant que je saurai écrire et tant que je saurai lire, j’aurai ce pouvoir de me feuilleter. Et quelles que soient les avalanches subies par mon cerveau, je pourrai toujours continuer de me feuilleter.

Ainsi, où suis-je ne sera, je l’espère, jamais vraiment un souci majeur.

C’est déjà ça.

En revanche, que sais-je ?

C’est la question. Non pas qui suis-je ou qu’ai-je, mais bien que sais-je.

Répondre à cette question détermine le programme général de la suite des événements, mon œuvre à faire. Tout ce que j’ai été, tout ce que je suis, tout ce que je serai, tout ce que je sais, tout ce que je vais savoir, tout ce que je vais devenir, tout ce que je vais faire, toute ma maladie, toute ma guérison, toute ma mort et tous mes morts, tout est là-dedans.

Là-dedans quoi ?

Là-dedans.

Mais dans quoi ?

Dans ça.

Dans ce Tahitidouche ?!

Oui, dans ce Tahitidouche. Dans ce Tahitidouche à la vanille.

Mais Alice, tu ne vas pas recommencer avec ton Tahitidouche ! Ça vire à l’obsession, ce truc. C’est quoi, à la fin : un objet transitionnel, un doudou, un porte bonheur, un fétiche ?

Pas du tout. C’est un programme de recherche. Tu es sérieuse ?

Toujours. Regarde, je n’ai pas encore commencé mais je peux déjà voir la couverture. »

Tahitidouchegrande

« Quand je porte mon costume, tu ne me reconnais pas. Tu me trouves de moins en moins facilement, parfois tu me perds carrément.

Je me recouvre de mousse peu à peu.

Je suis naturelle, je suis artificielle.

Je suis en train de me fabriquer autrement que prévu. Petit à petit, une fiction s’érige, légère, présente, visible, nettoyante, une mousse qui ne finit jamais de se faire, une écriture qui ne cesse jamais de se prolonger, de s’insinuer dans toutes les ramifications qui se déploient derrière, devant, sur les côtés. Ainsi se faufile la sève.

Je t’échappe.

Tu essaies de me prendre, en vain, je te glisse entre les doigts.

Au beau milieu de ma mousse en expansion.

Je suis ailleurs.

Tu attrapes peut être quelque chose, oui.

Mais ce n’est pas moi. »

Extrait de Pas moi, Emilie Hermant, Editions Lanceur, Paris, 2010.


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